La thèse 8 du manifeste pose le problème en termes nets : « l’autonomie technologique repose moins sur les licences que sur les personnes : sans une masse critique de mainteneurs payés pour entretenir les briques critiques, le libre devient une dette technique financée par d’autres que nous. » L’écosystème open source européen ne meurt pas faute de licences ouvertes — il meurt faute de financement durable. Et dans les faits, le financement existe, mais il est massivement américain : la concentration des contributions et des sponsorings principaux dans les fondations clé (Linux Foundation, Apache, etc.) reflète, à dimension monétaire, le rapport de force que la thèse 12 décrit en parts de marché.
Cinq engagements structurent une réponse à plusieurs niveaux.
Côté fournisseurs européens, deux engagements complémentaires. Financer les projets en amont dont ils sont les premiers bénéficiaires économiques (cf. fiche pub-002) : un éditeur de SaaS qui s’appuie sur PostgreSQL, Linux, Kubernetes et des dizaines d’autres briques sans qu’aucune fraction de son chiffre d’affaires ne revienne à ces projets crée une asymétrie manifeste. Contribuer aux fondations européennes (cf. fiche pub-007) — Eclipse Foundation Europe, OW2, NLnet, Codeberg — c’est faire vivre les organisations qui pourraient un jour héberger des projets stratégiques sous gouvernance souveraine.
Côté organisations utilisatrices (cf. fiche user-006), allouer une fraction documentée du budget logiciel — typiquement 0,5 % à 2 % — au financement direct des fondations open source dont l’organisation dépend, transforme la consommation passive en participation active. C’est une décision de gestion, pas de générosité.
Côté développeurs individuels (cf. fiche dev-006), soutenir les mainteneurs de paquets critiques par des contributions financières directes — GitHub Sponsors, Open Collective, Liberapay, micropaiements ciblés — réinjecte dans la chaîne ce qu’on en consomme quotidiennement. Les incidents de janvier 2022 sur colors.js et faker.js, où un mainteneur a saboté ses propres bibliothèques par frustration de la non-rétribution, ont illustré la fragilité de l’équilibre.
Côté investisseurs et fonds européens (cf. fiche fund-002), allouer une fraction du capital géré au financement direct de projets open source européens hébergés en fondation neutre, c’est faire de la dimension souveraine un actif explicite de la thèse d’investissement.
Ces cinq engagements ne sont pas redondants : ils mobilisent des canaux différents (chiffre d’affaires éditeur, budget logiciel utilisateur, contribution individuelle développeur, allocation d’actifs investisseur), et ils peuvent agir en même temps. C’est leur cumulation qui transforme l’écosystème.
Pour la documentation de la concentration actuelle des contributions, voir l’annexe Famille 4 — Concentration des contributions.